Emilie & Ogden

BIO

« Les sentiments qui nous font le plus souffrir, les émotions qui nous étreignent le plus douloureusement, sont aussi les plus absurdes : l’envie de choses impossibles, justement parce qu’elles sont impossibles, la nostalgie de ce qui n’a jamais été, le désir de ce qui aurait pu être, la douleur de ne pas être différent, l’insatisfaction de voir le monde exister. Tous ces demi-tons de la conscience créent en nous un paysage douloureux, un éternel soleil couchant de ce que nous sommes. ― Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquilité Certes, la jeune harpiste à la frange brune et le polémiste portugais du XXe siècle n’ont que bien peu en commun. Et pourtant. Avec une précision presque encyclopédique, les mots de Pessoa n’auraient pu mieux décrire cette émotion vive qui habite l’œuvre d’Emilie. Et plus encore ce 10 000, premier long jeu de la singer-songwriter montréalaise, où, dans les ondes acoustiques comme dans les chairs — qui immanquablement frémissent à son écoute —, naissent et meurent les désirs, les angoisses et les amours. Musicienne depuis l’enfance, flûtiste par un de ces hasards simples et heureux — une amie de sa mère lui offrit sa flûte traversière, qu’elle fit sienne sans s’y attacher et qu’elle étudia avec ardeur jusqu’au collège —, Emilie n’aurait pu se douter que la subjuguerait un jour la beauté mésopotamienne de la harpe. Si quelques groupes éphémères avaient bien fait entendre son souffle et sa voix claire à de petites foules, lui procurant une émotion certaine — « Je suis montée quelques fois sur la scène du grand théâtre de l’école, se rappelle-t-elle, et à ce moment-là, je trouvais le sentiment incroyable. » —, rien ne la prédestinait à jouer sur scène du triangulaire instrument. Il aura fallu un instant de presque grâce, à observer s’exécuter au fond d’une salle de classe, une magnifique harpiste prénommée Sarah Pagé — et peut-être aussi le souvenir enfoui du refrain torturé de la chanson « Emily » de Joanna Newsom — pour que se trace pour la menue brunette une tout autre destinée. « Je n’avais jamais ressenti quelque chose de semblable pour un instrument. » Le lendemain, Craigslist lui donnait un maître, et quelques mois plus tard, la rare Ogden, cette majesté harmonique à 38 cordes, devenait sienne. Et eux, Emilie & Ogden. Ses chansons, des mondes peuplés de visages évoqués comme autant de souvenirs intarissables de passions vécues, Emilie les a toujours écrites avec l’encre d’un intellect affectif et vibrant. Des pièces d’orfèvre dont la musicalité extraordinaire s’est aussi jusqu’ici toujours logée dans les hémisphères cérébraux d’une autre entité, d’une moitié complice, incarnée depuis le crépuscule de l’adolescence en la personne de Jesse Mac Cormack. Collaborant depuis l’avènement d’un premier EP homonyme, trois titres nés dans la grisaille de l’hiver entre les matelas d’un appartement-studio de fortune, les deux ont travaillé ensemble : elle, instrumentiste studieuse et auteur-compositrice extrascolaire, lui, génie mélodique et arrangeur fantasque. La formule d’une science humaine subjective et opérante, qui produisit l’effet escompté ; dans les mois qui suivirent, Emilie enchaîna les prestations — à POP Montréal, au Osheaga Official Pre-Party, au Festival International de Jazz de Montréal, au MEG Montreal, au NXNE, à M pour Montréal, au CMW, puis aux côtés de Half Moon Run, Patrick Watson, Ibeyi, Tigran, Les Soeurs Boulay, Groenland, Klô Pelgag, The Franklin Electric, Folly & The Hunter, Elliot Maginot et Jimmy Hunt, notamment. Emilie signe tous les textes et les compositions de son long jeu 10 000, étoffées par la suite en compagnie de Jesse et Francis Ledoux, son batteur. C’est par un mois de février polaire, dans l’immense maison qui abrite le Studio B-12, sis dans les bois profonds de Valcourt, qu’Emilie les a enfin figées dans le temps. Temps qui semble d’ailleurs s’être arrêté entre les murs de cette construction moderne de l’architecte Jacques de Blois, érigée en 1969. Le soleil y coule par des fenêtres immenses, heurtant de mille éclats les parures rétrofuturistes qui meublent les appartements si nombreux, que nul ne s’est jamais réellement attardé à les compter. Un lieu fantasque où l’on est complètement submergé par la visée à atteindre. « Nous sommes allés chercher notre ingénieur de son, Jean-Bruno, à Montréal au milieu de la nuit. Aussitôt arrivés, lui et Jesse ont commencé à travailler. Il était bien 1 h du matin. Quand je me suis levée à 8 h, ils étaient encore là, les deux, à travailler sur la même chanson. […] On travaillait quinze heures par jour, avec un plaisir immense. » Ogden au sous-sol, la batterie et les autres instruments installés dans l’aire ouverte, des mètres de filages serpentant les planchers des chambres à géométrie unique. Comme dans la maison de Valcourt, dans le monde absorbant d’Emilie, les pièces sont innombrables, dissemblables quoique sous un même toit. Là, on croise une indélébile ballade folk-Art Nouveau (« Blame »), ici une pop-chanson-ode à l’inatteignable (« Ten Thousand», habile altération du souvenir d’un passage biblique, « ten thousand talents that you’ll never see ») —, et là encore un musico-roman fantasmant la fin d’un amour inventé (« White Lies »). De son œuvre antérieure, la musicienne a conservé deux titres, « Babel » et « Long Gone », déconstruits puis reconstruits, auxquels s’ajoutent encore six autres originales. On y entre fasciné pour en ressortir palpitant, épris, comme si cette voix féminine et cuivrée et cette harpe, désarmantes, nous avaient arrachés au réel, le temps de 10 000 vécus.

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